Samedi 12 février
6
12
/02
/Fév
20:14

Quand un film est à l'origine d'un tel bouleversement chez vous, il est impossible de traduire par des mots l'émotion ressentie devant le son et l'image. C'est frustrant car on aimerait convaincre la Terre entière de s'y précipiter, mais c'est tellement enivrant que le cinéma puisse ainsi s'élever au dessus de toutes descriptions. Car le dernier film d'Aronofsky est une réelle prouesse cinématographique dont il est difficile de prendre la pleine mesure sans se faire sa propre opinion dans la salle obscure. Surtout quand le contexte se prête autant à un tel moment d'interaction entre l'écran et le public, et là je parle de ma propre expérience; où quand des gens hurlent, d'autres se précipitent vers la sortie, ne supportant plus l'épreuve, pourtant si rare qu'offre ce film incroyable.
Il propose au delà de son sujet qu'est la danse, archétype de l'art nécessitant abnégation, de voir jusqu'où l'on peut s'éprendre de sa tâche pour finalement se confondre avec, comme dans toutes ces histoire d'artistes maudits qui finissent par n'être plus que ce qu'ils aspirent à créer. La passion qui devient obsession. De la sorte la caméra d'Aronofsky devient l'instrument d'exploration de cette parade mystique aussi belle que terrifiante, puisqu'en assumant totalement ce cinéma à la première personne, le film n'en sera que plus intense. Ce corps en souffrance est le notre, et c'est en toute subjectivité, à fleur de peau que l'emballement du film nous embarque dans ce tourbillon psychotique, nous interdisant tout recul réflexif, tout échappatoire à cette euphorie cauchemardesque. Aronofsky nous propose en fait de nous dominer totalement pendant 1 heure 43 et à travers Nina de nous confronter aux angoisses semées par l'inconscient qui travaille quand le quotidien est bouleversé, et c'est ce qui arrive à Nina qui doit incarner la reine des cygnes. Aronofsky décide de ne pas insérer le moindre suspense quant à l'acquisition du rôle, le but n'étant pas là mais dans le travail que permettait un tel ballet.
Le Lac des Cygnes en plus de gratiner le film d'une des plus belles musiques jamais composée, permettait de prendre à bras le corps et pour le coup sans ambiguïté aucune, la dualité qui anime chacun, ceci au moyen d'une opposition claire que représentait disais-je donc parfaitement les deux cygnes du ballet. En effet rien de plus manichéen que le noir face au blanc, la vie face à la mort, le rêve face au cauchemar, le film d'ailleurs ne s'en cache jamais comme l'annonce la première scène où l'ange de grâce résiste à l'appel obscur du démon. Mais l'intérêt de Black Swan réside dans le fait que cette opposition bataille dans une seule et même personne, Nina et donc nous-mêmes. L'oxymore devient donc schizophrénique et sans perdre jamais le fil - on sait toujours discerner le vrai du faux - on voit se dessiner un développement freudien non masqué, où les pulsions de vie ( progression de l'animalité sexuelle ) comme de mort ( rapport très organique au corps et sa fragilité ) finissent par se confondre ( une sexualité banalisée par Leroy ou le dirty old man qui devient une perversion et non plus un acte de vie ) puis se heurter aux interdits que représente très clairement la mère possessive. Cette dernière joue un rôle majeur dans le film car elle est le point d'encrage de Nina, la jeune fille s'en rapproche puis s'en éloigne, subie son emprise avant de s'en débarrasser férocement. Au moyen de la relation mère/fille on voit évoluer le personnage réel de Nina que nous n'entrevoyons sinon que d'elle même, et donc d'une manière volontairement plus floue et ambigüe puisque la danseuse se cherche et se perd. Cette névrose qui empêche Nina de devenir ce que Thomas Leroy veut qu'elle soit se décompose puis se détruit en même temps que la jeune fille devient femme, et donc s'émancipe du cocon maternel. Le cygne blanc si pur laisse sa place au cygne noir; avec littéralement une métamorphose qui aurait pu tomber dans le grotesque si elle n'avait pas donnée lieu à un telle démonstration sensible et une assise bien pensée de la mutation psychologique qui l'accompagne. On peut alors expliquer cette fragilité de Nina qui se ressent grâce à Nathalie Portman dans son meilleur rôle, bouleversante, par l'absence chez la fille du repère masculin, d'un père. Et sa mutation trop rapide puisqu'elle est dépassée par ce qu'il lui arrive tout en en étant la cause, vient du fait que son repère masculin, son incarnation de la figure paternelle vient de Thomas Leroy, or le fait qu'il l'embrasse, l'incite à la masturbation etc. brouille complètement les repères de Nina qui ne voyait en lui qu'un professeur bienveillant, dont elle à du mal à se détacher et à le statuer comme un amant.

Car c'est là que le film prend sens et qu'Aronofsky nous montre son génie ! Il arrive à rendre cohérent un imbroglio psychologique où tout est maitrisé, les incidences sur la vie de Nina qu'impliquent les déboires psychotiques qu'elle connait, sa métamorphose, son émancipation... Et de ça, il a le culot de tout outre en l'air en montrant que l'art surpasse toutes ces turpitudes de l'esprit ! Il utilise toute la puissance musicale de Tchaikovsky pour élever l'artiste au dessus de la femme, et rendre dans une dernière danse l'éternité d'une uvre à son artiste, là où la femme elle est morte bien avant. En se dépassant artistiquement, Nina laisse le cygne noir prendre son envol et écraser littéralement cette jeune fille fluette qu'elle n'est plus. Toute cette ambiance glauque, ce chemin de croix qu'effectue Nina, toute cette mystique d'une mort douloureuse promise dès le départ, ne sera que la mort de la femme, mais l'éveil de l'artiste ! La mutation achevée, c'est l'artiste libérée et transcendée qui porte son uvre au pinacle en se débarrassant des limites qu'impose sa personne sociale dans une danse noire envoutante et pénétrante. C'est comme la concrétisation du rêve légendaire des artistes les plus pulsionnels, et souvent les meilleurs : une vie vouée à leur art, une vie voué à une uvre. Le plus grand des sacrifices pour l'éternité d'un moment. La vie de Nina n'a durée que le temps d'un battement d'aile d'un cygne noir.
La comparaison avec Requiem for a dream est alors intéressante car les 30 dernières minutes a priori comparables n'ont pas la même vocation. Les deux films se terminent par une sorte de spirale cauchemardesque éreintante, complètement transie par une utilisation géniale de la musique de Mansell et une mise en scène agressive, vive et au rythme éprouvant. Dans Black Swan on contemple la destruction du personnage auquel on s'était identifié, en fait Aronofsky nous montre notre propre mort, c'est peut être ce processus qui s'élabore tout au long du film qui fait que l'impact de la fin du film est apocalyptique, presque insupportable. Mais là où Requiem for a dream fait de la mort l'aboutissement d'une destruction entamée en amont par l'addiction et entièrement subie, Black Swan évoque la mort comme un souhait, un repos mérité après le sacrifice d'une vie. Ainsi en étant très proches les deux films se révèlent tout à fait différents, mais leur comparaison que l'on trouve à peu près dans toute analyse de black Swan prouve qu'il a bien une marque Aronofsky, qui s'emploi toujours à faire du cinéma une expérience sensitive qui dépasse le simple cadre de son sujet pour lui donner une vérité plus universelle, un gage de puissance indéniable.
Que reste t-il à dire de ce magnifique film ? Peut être qu'il est inclassable, d'une esthétique fabuleuse jusque dans ses traits les plus sophistiqués et caricaturaux, Black Swan est la consécration absolu de Darren Aronofsky comme le réalisateur qui avec une uvre si achevée aura filmé la passion dans sa forme la plus pure, dans ces élans de grâce comme dans ces excès de rage, celle qui sublime tout autant qu'elle le ravage. D'une frénésie complètement déroutante que magnifie le génial compositeur russe, Black Swan est le cinéma dans ce qu'il a de plus absolu et de plus étourdissant, un moment exquis qui grâce à une interaction jamais vue avec son public se fait la métaphore de ce que devrait toujours être l'art, et donc le cinéma.
Par BenLCDC
-
Publié dans : Critique
23
Oui bon d'accord, j'y cours le voir cette semaine ;)
J'aime particulièrement les paragraphes sur l'Art et le vampirisme qu'il fait subir à Nina : "élever l'artiste au dessus de la femme, rendre l'éternité d'une uvre à son artiste, là où la femme est morte bien avant...". Tout ce que tu dis est très vrai, le film renvoie à toutes ces réflexions ; simplement, j'aurais voulu qu'il les surligne moins, qu'il les propose avec moins de cymbales et de grosse caisse... Je ne suis pas contre l'excès (j'ai adoré "Kaboom"), mais cette accumulation toute "aranofskienne" a quelque chose de prévisible et de légèrement soûlant (le jeu des reflets, par exemple).
Très bon film néanmoins, qui marquera les mémoires (la mienne y compris).
Je n'y verrai pas tant de freudisme, pour moi c'est surtout elle qui s'est abandonnée pour incarner ce rôle, elle s'y est forcée, jusqu'à se scarifier, jusqu'à en perdre la raison. Un peu comme un acteur qui devient son personnage. C'est moins "l'éveil" qu'une mutation forcée, pour simplement briller (comme tu le dis magnifiquement : "Le plus grand des sacrifices pour l'éternité d'un moment"). Cassel n'est pas un pervers, mais il a joué le rôle qu'il fallait pour la pousser à cette transformation. C'est Nina qui a perdu la frontière entre la réalité et le jeu (d'autant plus qu'on lui demande de jouer deux rôles à la fois...).
@Gabriel : je ne voulais pas dire que Cassel est pervers, mais que son personnage auquel Nina vouait une admiration non cachée, était comme un père, et ses approches plus intimes l'ont bouleversées car elle ne l'identifié pas comme un potentiel amant. Dans sa mutation forcée Cassel joue un rôle prépondérant en ce sens, l'interprétation freudienne est assez classique dans ce cas : Cassel attise le " ça " quand la mère réprime et est donc le " sur-moi ", leur confrontation bouleversant totalement le " moi " c'est à dire Nina.
Après je comprends qu'on ne soit pas d'accord, je ne détiens pas plus qu'un autre la vérité du film, mais l'absence de la figure du père indique clairement ce raisonnement pour moi. Mais comme je le dis après, ces raisonnements n'ont plus de sens à partir du moment où l'artiste prend le dessus.
Effectivement, Cassel (que je n'ai pas trouvé génial d'ailleurs, mais il a la gueule parfaite pour le rôle) représente à la fois celui qui guide, qui rassure, et en même temps celui qui séduit, qui met la pression et qui la pousse dans les ténèbres. Nina est complètement perdue. Elle donne les rôles qu'elle veut en fait : Mila Cunni (oh) incarne parfois le rôle du cygne noir qu'elle a du mal à intégrer, la mère peut protéger comme être castatrice, etc...
Toute sa vie est orientée pour son rôle (d'où le symbolisme omniprésent dans le film), qui est son unique but (magnifique jetée finale...).
Et très bien vu pour Eminem ;)
Je ne pense pas que c'est l'un de smeilleurs films de tous les temps, mais sûrement un excellent film très complexe qui pêche rarement et se laisse apprécier.
L'analyse approfondie, sur mon blog, evidemment.
PS : tu t'es surpassé pour cet article, et il faut avouer qu'il est excellent.
Peux-tu décrire plus précisément cette ambiance dans la salle ? Ça me semble juste dingue qu'un film offre de telles réactions ! Les gens hurlaient vraiment ?
Dans ma salle (on était pas beaucoup, remarque), les gens ne hurlaient pas, mais ils poussaient des petits cris quand Nina se mutilait (quand elle se retire la peau de son doigt, c'est juste horrible).
Et pour les rires, il y a juste le moment où Cassel dit que Nina a " du mordant".
Moi, les souvenirs que je garde d'anecdotique dans une salle obscure datent tous les trois de l'année dernière :
- "Les petits mouchoirs" ou une salle (bondée) était en train de chialer (moi y compris), on entendait tout le monde renifler, même certaines personnes pleuraient comme une gamine qui vient de recevoir une baffe.
- "Buried" où les spectateurs, à la vue de ce final paralysant, hurlaient en se prenant la tête par les mains, certains ont du même sortir juste après la fi pour respirer dehors (ça ne s'invente pas, mais j'ai vu un gars courir vers la porte et arrivé dehors, il s'est appuyé contre un mur et s'est mis à respirer. Ca montr ele côté "very" etouffant du meilleur film des années 2000.
- "Piranha 3D" où la moitié de la salle s'était barrée avant la fin (ce que j'aurai du faire, en fait).
Ensuite des personnes se sont précipités hors de la salle lorsque Nina rentre chez elle, qu'elle allume la lumière et qu'on voit la personne dans la salle ( j'avoue avoir flippé comme un dingue ! ). Mais le mieux encore c'était lorsque les lumières se sont rallumés, la cohésion d'une salle sous le choc, trop les nerfs à vif pour pouvoir pleuré, mais tout le monde les larmes aux yeux, les gens qui ne se connaissaient pas parlaient entre eux ! Tout le monde voulait savoir si l'autre avait ressenti le même truc que lui, c'était enivrant, réjouissant qu'un film puisse produire ça !
Expérience unique dans un cinéma, la meilleure, peut être qui a contribué à faire de ce film un des meilleurs que j'ai vu.
@Gabriel : Je ne crois pas qu'on puisse s'ennuyer devant ce film, qu'on aime ou pas ;)
Ca devait être quelque chose, ce spectacle dans le spectacle, avec le public qui rajoute en plus du cinéma... Pour ma part, c'était une séance tout à fait bourgeoise dans les faits, très contrôlée, et même un peu condamnée lors des séquences d'onanisme...
Bien vu le coup du père absent, même si j'essaie au maximum de me détourner des analyses freudiennes pour raisons personnelles... Mais enfin, tout de même, je pencherais tout de même davantage pour la thèse d'une dissolution du moi, plutôt qu'un décalage dans les termes des topiques freudiennes, avec Cassel qui viendrait attiser ce foyer un peu replié sur soi et réprimé par la mère...
Mais enfin, gros effort critique, bravo !
Plus récemment, A Serbian film a effectivement pas mal balancé niveau ambiance.
Par contre, je me rappelle très bien deux fins de séances absolument bouleversantes, à l'époque c'était pour Sur la route de Madison et La liste de Schindler. Le premier parce que TOUT LE MONDE chialait (moi y compris) sans retenue et sans pudeur ! Le deuxième parce qu'il y avait beaucoup de personnes âgées dans la salle (et qui donc, potentiellement, avaient vécu la guerre et ses horreurs), et que toutes pleuraient ou étaient complètement bouleversées (moi aussi d'ailleurs), et que c'était vraiment impressionnant, pour un petit jeune d'alors, de se retrouver au milieu de ces gens émus, par le film et peut-être par leurs souvenirs. J'étais sorti de la salle assez affecté.
Moi l'ambiance dans la salle n'a rien eu d'extraordinaire, mais le film l'est resté, heureusement ;) .
Bonne continuation !
Comme je l'ai lu dans quelques blogs, on voit beaucoup de critiques positives, mais toutes le sont pour des raisons assez personnelles, à croire que le film est arrivé à toucher intimement la plupart des gens.
Puis même les critiques "négatives" très minoritaires sont assez tatillonnes, et critique le film en évoquant des point négatifs qui pour moi ne le sont pas, sans doute le même fait de l'intimité du film.
Et merci pour le lien, je fais de même, illico presto !
Tres bon blog bonne continuation!